Jean-Christophe Cheneval, compte-rendu de la résidence

L'axe essentiel de cette résidence était l'immersion dans des projets de création musicale, et plus particulièrement l'observation de la collaboration entre un compositeur et un RIM (Réalisateur en Informatique Musicale).

J'ai eu le privilège (et le bonheur !) de vivre dans leur intimité la genèse d'oeuvres aux côtés de leurs créateurs. Tous m'ont réservé un accueil bienveillant, et ont partagé avec moi leurs motivations artistiques, et les clés de leurs recherches du moment. Je tiens à les en remercier chaleureusement.

Mickaël LEVINAS : création de pièces pour ensemble de harpes (tous niveaux, débutants y compris)
Mickaël Levinas a commencé par filmer une harpiste en lui demandant d'improviser selon diverses « directives ». Il s'est servi de ces images pour constituer une « lexique de gestes ». Il a retenu certains d'entre eux, qui revêtaient à ses oreilles un intérêt musical particulier. Puis il a scruté ces gestes dans leurs moindres détails, ralentissant et/ou zoomant l'image, afin d'en comprendre toutes les articulations. Il les ensuite transposés sous forme de notation musicale. Et c'est ainsi qu'il s'est constitué une grammaire « harpistique ». Il a ensuite développé une polyphonie basée sur des échelles évoluant sur les principes du Doppler et des battements sympathiques.

Juan ARROYO : création d'une pièce pour quatuor hybride (le quatuor Tana)
Le principe du quatuor hybride peut être résumé ainsi : chaque instrument est à la fois « émetteur » et « récepteur » d'un système électroacoustique. En d'autres termes, chaque instrument est doté d'un transducteur qui capte ses vibrations sonores (le son) produites par le jeu de l'instrumentiste, ainsi que d'un transducteur qui transmets à l'instruments les vibrations provenant d'un traitement électroacoustique. L'instrument est donc en quelque sorte doté d'un micro et d'un haut-parleur (alors que dans la plupart des cas, le signal traité est diffusé sur des haut-parleurs). Ainsi, le son traité est-il tout à la fois localisé exactement au même endroit que les instruments, et dispose-t-il des mêmes propriétés mécaniques et acoustiques que les instruments (directivité, fréquences de résonance, ...).
Il s'agit d'un dispositif « acoustique » (en ce sens qu'il ne nécessite pas de sonorisation) comportant une part de traitement électronique.

Outre le dispositif (qui reste une singularité patente), j'ai découvert une méthode de composition qui m'était inconnue : retranscrire sous forme de notes de rythmes les sons produits par le dispositif électroacoustique, comme on le ferait pour une dictée musicale : ainsi, Juan « envoyait » dans les instruments des matières sonores qu'il avait composées (sans que les instrumentistes soient présents), puis relevait (sur Sibelius) celles qui seraient ensuite jouées par les instrumentistes.
Bien entendu, le dispositif et la technique sans une pensée artistique ne produiraient pas d'oeuvre. Je retiendrai l'oxymoron « réalisme sonore magique » pour décrire celle qui guidait Juan Arroyo lors de cette création.

Gualtiero DAZZI : création de « survivance des illusions » pour l'ensemble Hope (cristal Baschet) et dispositif électroacoustique
Le travail auquel j'ai assisté consistait majoritairement à créer des outils informatiques (patchs MSP) permettant de transformer une distribution spectrale en distribution spatiale. D'autres axes de travail ont été ou seront développés lors d'autres résidences, ainsi que le compositeur l'explique :

– Anamorphose spectrale, qui se crée à partir de glissements d'agrégats de partielles obtenus par une ré synthèse d'après une transformation FFT du signal.
– Anamorphose spatiale, par la spatialisation individuelle de chaque partiel afin de créer
une image sonore paradoxale, qui rappelle l'image visuelle des anamorphoses picturales de la Renaissance.
– Anamorphose de densité, par la confrontation entre la verticalité de la masse sonore et la sinuosité horizontale des solos instrumentaux.
– Anamorphose temporelle en jouant sur la résonance de sons courts et l'entretien de sons ténus.

Outre l'aspect « technique », la forme est elle aussi singulière : elle s'articule autour du Thaat, un
ensemble de modes indiens de 7 notes, correspondant à 7 moments de la journée, de l'aube au coucher. Le compositeur a « découpé » chacune de ces période en 5 accords, constitués des notes de ces modes.

Christophe HAVEL : composition de la musique d'un dispositif immersif (réalité virtuelle) pour le deuxième volet de Immersion Dante : Le chant des suicidés (Vincent Ciciliato, mondes virtuels)
Cette expérience m'a permis entre autres d'observer « à l'oeuvre » le travail avec les GRM tools. Les échanges avec Christophe ont par ailleurs continué à me sensibiliser à la poésie des sons, et elle a ici une place primordiale : un chant plaintif, issu d'un son de crissement de pneus, des « suicidés célèbres », dont les empreinte sonores, toutes créées à partir d'un son de cithare, esquissent en quelques traits de personnalités connues (peu importe qu'on les reconnaisse, l'intérêt est la démarche dont résulte une grande cohérence, et une forme de magie sonore qui m'a touché). L'oeuvre créée, contrairement à toutes les précédentes, n'est pas « soumise » aux problématiques de forme, en tout cas dans leur aspect figé, puisque l'espace sonore est délinéarisé. Les recherches s'articulaient autour de la création de textures ou d'évènements sonores :

– Un espace vide, « rempli » de projections d'objets « posés » dans l'espace. L'empreinte « en négatif » d'un bar (pas de bruit quand on est dans le bar)
– Un son « nappe » modulé en amplitude : la fréquence des battements diminue avec l'éloignement à la source (Fréquence du modulateur d'amplitude gérée par la distance à la source)
– Des âmes qui se déplace lentement (des « sphères » sonores)
– Des Harpies qui passent rapidement
– Quelques « évènements » (genre « on touche du doigt et ça déclenche... »)

La collaboration entre le compositeur et le RIM était par ailleurs neuve à mes yeux : Christophe
maîtrise en effet déjà Max MSP. Le travail avec Oudom a pour objet non pas la création sonore à proprement parler, mais la distribution spatiale et le rayonnement des sources (sur le logiciel UnReal, qui est un équivalent de Unity).

Clara MAÏDA : étape de travail de la composition d'une pièce électroacoustique.
Je retiens de nos discussions passionnantes l'idée de nanomusique, les éléments élémentaires s'apparentant par exemple à des entités (élémentaires) de pensées, consciente ou non. La forme finale est le résultat des successions d'articulations, qu'elles soient ou non le fruit d'un processus. Ce que j'ai noté des actes de recherche : Exploration de la forme au travers d'éléments musicaux pouvant s'apparenter à des « particules élémentaires », des « mobiles sonores », qui se dilatent, se contractent, « à l’aide de processus jouant sur les durées, les hauteurs ou les intervalles ». « Par des mouvements de bascule ou de torsion autour d’un axe, ils assurent le passage d’une strate à une autre, mettant ainsi successivement et fugitivement en vibration les différentes aires d’un champ potentiellement infini de particules (ou de signifiants) sonores. Au sein d’un tel maillage, d’un tel enchevêtrement de lignes et d’articulations de points, le temps est également multiple, parcouru de hachures et de brèches, vécu comme éclaté, si c’est la perception des objets qui est privilégiée, ou pur processus, pur parcours si l’on se laisse emporter par la rapidité de l’influx qui rend toute identification difficile. »)

Gérard HOURBETTE : copie de pièces pour octuor à vent et pour orchestre à cordes / assistant à l'orchestration
Il va sans dire que la disparition de Gérard aura été l'évènement marquant de mon passage chez Art Zoyd. J'en ai bien entendu été très attristé. Et je mesure mieux encore aujourd'hui la chance qui m'a été donnée de partager ces moments privilégiés de création avec lui. L'enjeu était de retranscrire sur partitions les programmations pour instruments virtuels réalisées par Gérard, qu'il était parfois impossible de les retranscrire « texto » (rythmes à adapter afin qu'ils puissent être lus et joués par des instrumentistes, réorchestration de certains passages afin de s'adapter à l'effectif instrumental, suggestions de scordatura, de relais,…). Ce travail s'est déroulé sur plusieurs mois. Et a transformé mon écoute. Il m'a fallu un peu de temps pour « rentrer » dans la musique de Gérard, et en comprendre les rouages, l'organicité interne, …

Mais je crois pouvoir dire qu'aujourd'hui, alors que les musiques sont jouées par les instrumentistes, je commence à comprendre.

Je me remémore alors les nombreuses discussions que nous avons eues, dans lesquelles je l'interrogeais, pour obtenir de lui des clés. Et ses paroles continuent de résonner et de me nourrir. Et j'en ai encore pour de longues et belles années !

Outre cette collaboration sur ces oeuvres en cours en création, j'ai surtout appris avec Gérard à envisager la musique autrement. J'en ai été déstabilisé au début (et c'est bien ce que je venais chercher chez Art Zoyd). La musique est à ses yeux matière (quand elle est -était ?- avant tout pour moi un langage, qui pouvait se contenter d'être abstrait, et donc non manifesté sous forme de son). La grande richesse de l'expérience vécue avec Gérard résidait dans la cohabitation de ces deux modes de pensées : une musique concrète, qu'il fallait coder par une écriture abstraite. Je suis très heureux qu'il m'ait été donné de partager cette aventure musicale et humaine.

Autres projets :
Outre les rencontres avec les compositeurs, ce Pas à pas a été pour moi l'occasion de poser les premières pièces d'un spectacle, mêlant performance scénique et électroacoustique, destiné au jeune public. C'est à la suite d'une présentation des rudiments de l'électroacoustique que Gérard et Monique m'avaient invité à faire au conservatoire de Valenciennes, dans le cadre du Pas à pas, que l'idée est venue : Gérard avait apprécié cette présentation, et Monique m'avait suggéré de réfléchir à une déclinaison. J'ai alors écrit le projet Ouïr l’inouï, un spectacle qui pourrait se résumer ainsi : créer en une heure un morceau de musique qui n'existe pas à partir de sons qui n'existent pas encore.

Sans entrer dans les détails, nous serons deux sur scène (un ingénieur du son / musicien / créateur sonore, et moi-même), dans des rôles théâtralisés et mis en scène : à partir de sons glanés dans le public, selon un conducteur préétabli, nous opèrerons des transformations sonores (que nous mettrons en parallèle avec des transformations vidéo, telles que le zoom, le ralenti, l'arrêt du image, les filtres de couleurs…) qui nous permettront de construire des matières sonores. Celles-ci prendront place dans une sorte de matrice dotée de différents outils informatiques, que nous aurons conçues avec un RIM. Ainsi, en une heure, nous donnerons à entendre les différentes étapes de construction, jusqu'au résultat final, où chaque spectateur pourra retrouver les différentes strates sonores composées ensemble. Outre les aspects divertissant et didactique que nous souhaitons donner au spectacle, la dimension d'éveil à l'écoute est primordiale.

Et maintenant...
Je retiendrai de mon Pas à pas le privilège d'avoir bénéficié d'un temps rare et précieux, que mes différentes activités professionnelles ont rendu impossible à trouver en dehors des périodes de création que je tente de m'octroyer de temps à autre. Un temps sans urgence de productivité. Un temps propice à l'émergence d'intuitions, de fulgurances, de réflexion, d'approfondissement, … Un temps, en l'occurence, accompagné par des créateurs qui tous m'ont ouvert des portes dont j'ignorais l'existence. Un temps passé au sein d'une équipe à laquelle j'ai fini par m'attacher (je pense à Monique, Charlotte, André, Oudom, Jeffrey, Vincent, Hamid, Esteban, Simon(s), Pierre, Molly, Jade... et bien entendu Gérard).

Ce temps, même si je n'ai pas encore le recul nécessaire pour en parler avec clairvoyance, me semble être un temps d'incubation. Il me tarde en tout cas désormais de « lâcher les chiens », et laisser libre cours à toutes ces nouvelles influences pour nourrir mes prochaines créations, qu'elles soient instrumentales, électroacoustiques, mixtes, destinées au spectacle vivant, à la télé, à mes chansons... Il me tarde, avec patience néanmoins, de cueillir les fruits de l’ensemencement qu'aura représenté ce Pas à pas.

Et je ne peux finir ce (trop bref mais trop long néanmoins) compte-rendu sans réitérer un immense merci à tous.

Jean-Christophe (www.jccheneval.fr)