artiste associé 2019/2022
Projet Art Zoyd Studios et Kasper T. Toeplitz :

vers un positionnement Entre papier réglé et pure électricité


Lors de ces trois années à venir – soit la période prévue pour la collaboration entre Art Zoyd Studios et moi-même - je propose « d’explorer » les façons nouvelles, actuelles, de faire et surtout de penser la musique d’aujourd’hui, celle du 21 ème siècle, les voies de recherche parfois éloignées de la pensée « académique » qui a prévalue durant toute la seconde partie du siècle dernier, mais sans pour autant fermer la porte à cette dernière qui a largement démontrée sa capacité à penser le musical. Il me semble important de garder présente cette notion, ne pas se couper du papier réglé - du papier à musique - celui qui permet de penser la structure et non pas seulement d’agencer des sons, même si l’invention de notations autres peut s’avérer inéluctable – rendue nécessaires par l’invention d’un instrumentarium contemporain différent, et par là même de musiques dont la priorité ou l’unité de base n’est plus la note, sa hauteur et sa durée, mais la gestion des masses, des dynamiques, parfois du statisme ou encore du bruit et du « son sale ».

L’électricité visée ici est bien évidemment celle mise en action par la nouvelle lutherie, qu’elle soit digitale ou analogique ; mais plus encore que l’invention ou l’exploration d’un nouvel instrument, c’est la construction et propagation d’une « pensée électronique » (fut-elle orientée vers un instrument acoustique) qui me semble être la donnée la plus novatrice et la plus importante dans les mutations de la musique (des musiques) d’aujourd’hui : ce positionnement entre l’établissement d’une structure (le papier réglé, ou plus globalement la composition) et la complexité du phénomène sonore (augmenté de la pure électricité ou encore de la possible rugosité du bruit) me semble être le cœur même de la musique en train de se faire (de s’écrire) aujourd’hui. Positionnement musical qui me semble à même de pouvoir répondre au bruit de notre monde.
Concrètement j’aimerais proposer des appels à projets qui illustrent et approfondissent cette direction, cette idée de « pensée électronique ». Ainsi, pour poser très concrètement les idées en présences j’imagine pour cette première saison un concours de composition pour instrument traditionnel (sans doute un violoncelle) et électronique temps-réel :
- ce « Cello electro » poserait le passage entre le violoncelle qui illustre à la perfection (et même au-dela) l’idée d’un « beau » classique, de la composition académique, d’une certaine pureté élégante, et le marier à une électronique temps réel, à des transformations sonores, propose une vision (écoute) de l’autre côté du même son, de son côté peut être moins « propre », une visite des cuisines.. J’insiste sur cette notion d’électronique temps réel (au contraire d’un fichier sonore, ce que l’on appelait il y a peu « bande ») car il ne s’agirait pas de poser le violoncelle dans un écrin sonore, mais bien d’extraire de l’instrument les composantes microscopiques de sa sonorité, raclement de l’archet, oscillations irrégulière, « loup » de l’instrument. Et pour permettre à des compositeurs venus d’autres horizons, et pas seulement des classes d’écriture, de répondre à cette demande, de proposer une autre vision de l’instrument j’aimerais laisser le choix des déclinaisons de l’instrument, entre le violoncelle acoustique (amplifié pour l’occasion) sa version solid-body électrique (on est alors plus proche du monde de la guitare électrique, en présence d’un instrument qui n’a plus de son acoustique propre), le cello-basse (un violoncelle électrique accordé une octave plus bas, qui a donc le même rapport au violoncelle que celui-ci a à l’alto) voire le violoncelle baroque (et ses cordes « en boyaux » pour une autre matière sonore) : je voudrais également proposer un choix similaire dans le second instrument du violoncelle, à savoir l’archet. Proposer un archet classique, un archet amplifié, un archet électronique (e-bow) ou un archet courbe (Bach Bogen) qui permet de jouer en accords. Il est également essentiel que l’électronique puisse être jouée par le musicien lui-même (et non pas par un assistant assis dans la salle) favorisant ainsi son intégration pleine à l’instrument au lieu de la considérer comme un « effet », un corps rapporté. Si le violoncelle épouse et illustre parfaitement ces idées il n’est pas impossible de songer à un autre instrument (harpe ? un cuivre ? un bois, peut-être anche double ?). Le choix ici risque également de dépendre de la rencontre avec le musicien-soliste qui sera l’interprète de la composition envisagée : le rapport avec le musicien lui-même, défini par sa personne et non plus par son instrument, étant également une attitude amenée par les nouvelles façons de penser la musique.
- un autre appel d’offre qui irait dans la même direction de pensée – mais de façon peut-être plus radicale – serait celui auquel je donne pour l’instant le nom de « V. O. » (comme pour Version Originale, mais aussi Voltage Overdrive) et qui s’adresserait à un/e performeur-compositeur électronique. En effet parmi les changements apportés à la musique par l’électricité un des plus notables mais rarement cité, me semble être l’éclosion de multiples musiques rendues possibles par le fait que leur réalisation ne nécessite que la présence d’une seule personne, dans la majorité des cas celle de leur créateur, le compositeur. Si une telle attitude n’est pas incongrue dans l’histoire de la musique, elle est néanmoins rare, et il si on peut poser des contre-exemples (Paganini) il s’agit le plus souvent de pianistes (Liszt, Chopin) ou claviéristes (l’orgue aime bien jouer seul). Dans des musiques plus récentes, s’il y a bien dans le jazz des concerts de solistes, ils sont généralement accompagnés par un ensemble (le piano faisant là encore exception, Keith Tippett, Cecil Taylor, Art Tatum) et dans les musiques pop ou rock, les performances véritablement solistes (musicien seul en scène) découlent plutôt de la forme chanson, tout comme en découle évidemment le blues acoustique (Charlie Patton, Big Bill Broonzy, Leadbelly) voire électrique (John Lee Hooker). Or depuis les années 1990 (et sans doute sous la double influence de la musique acousmatique et du « noise », même s’il y a quelques précurseurs, comme par exemple David Tudor ou Gordon Mumma) la vision de l’artiste, à la fois compositeur et interprète de sa musique, derrière une table sur laquelle est posé soit un ordinateur soit un appareillage électronique dépareillé (soit les deux) – et bien plus rarement un instrument plus « conventionnel » - nous est devenu familière. Ce projet « V. O. », qui cherche à réfléchir sur ce changement de paradigme, me semble tellement important pour aujourd’hui que j’aimerais beaucoup le reconduire sur les trois années de ma présence à Art Zoyd Studios.
- dans la continuation de ces idées on peut songer, pour les années à venir à proposer un nouveau regard sur la composition pour ensemble instrumental, tant dans son entité sonore que compositionnelle (nous avons commencé à évoquer cette idée avec l’ensemble Liken). En tout état de cause elles me semblent coller ou aller de pair avec le projet « En avant ! », notamment pour sa partie archivage, puisqu’il pose la question de l’écriture adaptée aux nouvelles formes musicales et aux instruments qui les portent (« V. O. ») tout en n’évitant pas systématiquement la confrontation avec des méthodologies héritées du passé (le violoncelle ou l’ensemble). Le projet  « V. O. » quant à lui s’adresse de fait (même si surtout pas exclusivement) à la jeune génération de compositeurs en même temps qu’il ouvre le champ à des esthétiques les plus diverses et les plus contemporaines – celles-ci qui précisément peuvent parler plus facilement à un public nouveau, car employant le même langage.

Pourtant il ne doit pas s’agir de proposer uniquement des appels d’offre et il est certain que dans le cas des compositeurs plus confirmés, dont le travail porte une esthétique forte qui nous parait être intéressante et qui s’inscrirait dans le fil de la réflexion de Art Zoyd Studios, leur proposer un accompagnement (notamment technologique) est non seulement une évidence, mais aussi un plaisir et honneur.

Par ailleurs il va de soit que mes propres projets développées durant ces trois années chez Art Zoyd Studios vont aller dans le même sens puisqu’ils comprennent une pièce « noise » écrite pour ensemble (ensemble Ictus), un travail d’hybridation électronique d’instruments traditionnels (que ce soit ma basse électrique ou les cuivres des ensembles Copper&Zinc ou Journal intime), ainsi qu’un travail de développement de nouvelles techniques de synthèse sonore (wave-terrain, synthèse scannée). Par ailleurs je porte le projet, ou l’envie, de susciter la création d’un ensemble électronique qui pourrait être autant instrument de pensée que laboratoire sur les questions des écritures des musiques électroniques ainsi que sur celles leur rendu et de leur interprétations.

KTT septembre 2019


Le compositeur Kasper T Toeplitz a été nommé le 2 juillet 2019, compositeur associé et directeur musical, dans le cadre du projet « En avant ! » et ce pour trois saisons. Cette nomination a été faite par le Conseil d’Administration d’Art Zoyd Studios, sur proposition du comité artistique de la structure et de Monique Hourbette-Vialadieu.
Art Zoyd Studios accompagnera 2 ou 3 de ses créations pour la période, il apportera une expertise musicale sur tous les volets définis dans le projet « En avant !», qui constituent les priorités d’Art Zoyd Studios : de la recherche aux résidences, en passant par la pédagogie, les archives, avec une attention particulière à la jeune création et à la transmission.


le site de Kasper T. Toeplitz